Rencontre avec Olivia Cuir, à l’occasion de la sortie de son livre SenCité, une exploration de la ville sensible.
Au fil de l’interview, je découvre une femme dont le parcours semble avoir suivi un même fil conducteur depuis toujours. Il y a une cohérence très forte entre l’enfant, qui a grandi entre plusieurs pays, la communicante, l’entrepreneure et visionnaire, la créatrice de Lyon Design et Lyon City Demain, la femme sensible, et enfin (bien qu’elle ne parait pas vouloir s’arrêter là), l’autrice de SenCité.
Bien que complètement tournée vers la ville, Olivia Cuir a finalement toujours travaillé sur l’humain, à remettre l’émotion au cœur des espaces de vie communs.
BIM! Découvrons son parcours et sa vision, et comment une entrepreneure lyonnaise est passée de la communication à une réflexion sur la ville sensible ?
Olivia Cuir, la femme derrière la ville
Entrepreneuriat féminin, transformation urbaine, innovation sociale, engagement citoyen, art de vivre… et désormais écriture. Depuis presque 20 ans, Olivia Cuir participe à sa manière à transformer Lyon. « J’ai été parmi les premiers ambassadeurs Only Lyon afin de faire la promotion de ma ville d’adoption »*.
Née à Londres, elle grandit entre les États-Unis, la Tunisie et la France avant d’atterrir à Lyon.
J’ai longtemps observé les villes avant même de comprendre que c’était mon sujet.
Licence d’Histoire-Géographie, puis Master en Communication. Elle entre chez Publicis où elle restera près de dix ans. À l’époque, elle travaille sur des comptes high-tech, maison et lifestyle. Puis vient un tournant. À la naissance de son troisième enfant, l’envie d’entreprendre devient plus forte que la sécurité d’un grand groupe. En 2008, elle cofonde Esprit des Sens, un choix qui, avec le recul, paraît évident. Pour elle, le sens était déjà là. Très vite, Olivia Cuir dépasse le cadre de la communication. En 2012, elle cofonde Lyon Design, une association qui expérimente de nouvelles façons d’imaginer les usages de la ville à travers le design, l’innovation et la participation citoyenne. Une première étape vers ce qui deviendra plus tard Lyon City Demain puis SenCité.
Nous travaillions sur l’art de vivre, les marques de territoire, les racines. J’avais déjà besoin de raconter des projets qui avaient une utilité et une âme.
La ville qui a tout changé
Lorsqu’on lui demande quelle ville a bouleversé sa manière de voir le monde, elle n’hésite pas longtemps. New York. La démesure. Le bruit. Les odeurs. L’énergie.
Mais surtout une scène très simple : dans Bryant Park, au cœur de Manhattan, elle remarque les fameuses chaises métalliques de Fermob installées dans l’espace public. Rien d’extraordinaire en apparence. Et pourtant…
J’ai compris ce jour-là qu’un simple objet pouvait transformer un lieu et créer du lien entre les gens.
Une prise de conscience fondatrice que la ville n’est pas seulement un assemblage de bâtiments technico-pratiques mais, c’est une expérience humaine.
Olivia Cuir : entre vision et action
Avec Esprit des Sens, elle accompagne des acteurs de l’architecture, de l’hôtellerie, de la gastronomie et de l’aménagement urbain. Parmi les grands projets qui marquent son parcours figure notamment l’accompagnement du Grand Hôtel-Dieu. À une époque où les concertations citoyennes sont encore peu répandues, son équipe cartographie déjà les populations concernées, identifie les usages, accompagne les transformations.
Nous étions précurseurs dans cette manière d’intégrer les habitants dans les projets.
Cette vision ne s’est d’ailleurs pas arrêtée aux projets qu’elle accompagne. En 2024, Esprit des Sens s’installe au sein de Zadiga-Cité, un lieu imaginé par l’architecte Thierry Roche, où se croisent entreprises, créatifs, et événements. Un choix loin d’être anodin pour Olivia Cuir, qui y voit une manière de faire vivre au quotidien les valeurs qu’elle défend : favoriser les rencontres, créer du lien et expérimenter une autre façon d’habiter la ville.
La solitude de l’entrepreneure
La solitude de l’entrepreneur est abyssale.
Derrière les réussites, elle évoque aussi une réalité dont on parle peu dans l’entreprenariat. Elle décrit la responsabilité morale, économique et sociale qui repose sur les épaules d’un dirigeant. Face à ses équipes avec la responsabilité des emplois, les décisions, les périodes de doute, la pandémie notamment.
En 2020, son modèle économique est brutalement fragilisé. Avec plus de 20 salariés et une partie importante de son activité interrompu brutalement, elle refuse de renoncer.
On a continué à avancer. Il fallait trouver de nouvelles voies sans abandonner nos équipes.
Lorsqu’on l’interroge sur les épreuves les plus difficiles, Olivia Cuir évoque moins les revers économiques que certaines blessures humaines. Elle évoque les critiques, les résistances et parfois même les jalousies. Mais avec le temps, elle a appris à transformer ces moments en énergie.
J’ai longtemps été hypersensible au regard des autres. Les épreuves peuvent devenir des outils de construction.
Cette période devient finalement un accélérateur de réflexion. L’idée de SenCité commence à émerger.
SenCité : remettre l’émotion au cœur de la ville
À force d’observer les projets urbains, Olivia Cuir finit par poser une question qui va changer la suite de son parcours : Comment avons-nous pu construire autant de villes sans demander aux habitants ce qu’ils ressentaient ?
De cette interrogation naît SenCité. Un terme qu’elle a créé : une contraction entre le sens, les sensations et la cité. Avec en ligne directrice l’idée que la transition écologique ne suffit pas, une ville doit également être sensible. « J’ai cherché à qualifier ce lien d’attachement émotionnel à la ville. J’ai cherché ce mot dans le dictionnaire et je n’ai rien trouvé. Alors je l’ai inventé. »*
Mais comment mesure-t-on l’émotion ?
Pendant plus d’un an, Olivia Cuir travaille avec la chercheuse Lise Bourdeau-Lepage pour construire ce qui deviendra le Quotient Émotionnel SenCité.
L’idée peut paraître impossible, non quantifiable. Et pourtant, l’outil analyse les perceptions liées à la vue, au bruit, aux odeurs, au toucher, au sentiment de sécurité ou encore à l’altérité. Plus de 75 questions sont posées aux habitants lors d’entretiens pouvant durer près de trente minutes. À travers des questionnaires, une roue des émotions et plusieurs indicateurs sensoriels, SenCité cherche à objectiver une réalité que l’on croyait jusque-là impossible à mesurer. « Cet outil innovant démontre que les expériences sensorielles et émotionnelles sont la clé du mieux-vivre en ville. »*
Nous cherchons à comprendre ce que les lieux provoquent chez les gens.
Joie. Dégoût. Apaisement. Fierté. Stress. Attachement. L’objectif n’est pas de produire une étude marketing, mais de donner aux urbanistes, architectes, collectivités ou entreprises des indicateurs humains pour concevoir autrement.
Une ville peut-elle rendre heureux ?
La question traverse tout son livre et sa démarche. Pour Olivia Cuir, la ville doit retrouver sa fonction première : faire société.
Nous devons remettre la relation humaine au cœur des projets.
Elle y parle souvent de joie partagée, d’acceptation de l’autre, de plusieurs rencontres inattendues, d’espaces qui favorisent la conversation plutôt que l’isolement. « Nul besoin que cette ville soit extraordinaire. Il suffirait de trouver un équilibre entre fonctionnel et émotionnel. Une ville qui n’ignore pas les hommes et les femmes qui la vivent, l’expérimentent, y déambulent. »*
Alors, Lyon est-elle aujourd’hui une ville sensible ?
À Lyon, certaines expérimentations ont déjà été menées, notamment à la Guillotière, où les habitants ont exprimé un fort sentiment de reconnaissance lié à la diversité du quartier. Une démonstration selon elle que l’émotion peut devenir un véritable outil de décision.
Olivia Cuir répond que la métropole avance mais estime que le chemin est encore long. La question n’est plus seulement de construire des logements ou des infrastructures. Il faut désormais construire des lieux qui donnent envie de vivre ensemble, créent du lien, génèrent de l’attachement, et qui racontent quelque chose.
Son ambition ? Que les notions portées par SenCité deviennent un jour aussi incontournables que les critères environnementaux dans la conception urbaine.
« Rendre les villes profondément humaines »
Lorsqu’on lui demande ce qu’elle aimerait que l’on retienne de sa contribution à Lyon dans vingt ans, Olivia Cuir ne parle ni d’entreprise, ni de chiffre, ni de notoriété.
J’aimerais avoir contribué à rendre les villes plus humaines.
Une phrase qui résume finalement assez bien son parcours et son livre qui répond à une question : Comment faire en sorte que nos villes prennent soin de ceux qui les habitent ?
Ce qui frappe chez Olivia Cuir, ce n’est pas seulement l’étendue des projets qu’elle a initiés c’est aussi la cohérence qui les relie. Esprit des Sens, Lyon Design, Lyon City Demain, SenCité : derrière ces réalisations se dessine la même intuition. Celle qu’une ville n’est pas uniquement un territoire à aménager, mais un lieu à ressentir.
Ambitieuse, visionnaire mais profondément ancrée dans le réel, sans jamais perdre le contact avec le terrain et l’humain, Olivia Cuir appartient précisément à la catégorie d’entrepreneures qu’on aime mettre en avant avec BIM! Bold & Inspiring Makers : ceux qui inventent des concepts, qui ont des visions et un rôle dans la société.
À écouter Olivia Cuir raconter son parcours, une évidence apparaît : elle ne semble jamais s’être fixé de frontières. Lorsqu’un sujet cesse de répondre aux questions qu’elle se pose, elle invente le suivant. C’est sans doute ce qui l’a menée à écrire son premier livre.
« La ville sensible ne résout pas tout, mais elle participe à la reconstruction du lien social, en partant de l’essentiel, c’est-à-dire les êtres vivants qui constituent cette ville. »*
À l’heure où l’on parle d’intelligence artificielle, de smart cities et de performance urbaine,
son plaidoyer pour l’émotion et le lien social mérite sans doute toute notre attention.
Olivia Cuir
- Agence de communication à Lyon Esprit des Sens
- Lire son livre SenCité, une exploration de la ville sensible.
- En savoir plus sur les concepts de SenCité.
* Citations du livre SenCité, p.20; 23; 54; 80; 155.




